14–15 mai 2026 · UM6P, Benguerir (Maroc)
Vingt-huit ans après la disparition d'Abdelmalek Sayad, l'actualité internationale des migrations invite plus que jamais à relire et à repenser son œuvre. Sociologue de l'émigration-immigration, témoin central de la décolonisation algérienne et de l'émigration de travail postcoloniale, Sayad a élaboré un cadre d'analyse critique d'une portée transnationale et universaliste : penser la migration comme un « fait social total », articulant les destructurations coloniales, la construction des politiques publiques européennes à l'égard du fait migratoire, les expériences vécues des migrants, les rapports de genre et de classe, la politique nationale des pays de départ.
Ce colloque se propose d'interroger l'actualité politique des migrations contemporaines entre l'Afrique et l'Europe à la lumière des apports méthodologiques et théoriques de Sayad, et plus largement de la sociologie critique de la domination dont il est l'un des héritiers. Il entend analyser les liens indissociables entre émigration et immigration dans un contexte de profonde transformation des mobilités africaines, de durcissement des frontières européennes et de prolifération de discours publics enchâssés dans des logiques de racialisation et d'ethnicisation des populations en provenance des anciennes colonies.
Les panels proposeront de revenir sur la trajectoire intellectuelle de Sayad, sa méthode, ses ancrages kabyles et algériens, ainsi que sur les appropriations africaines, diasporiques et décoloniales de sa pensée — avant d'interroger les effets politiques et sociaux des nouveaux dispositifs de contrôle, de l'épaississement des frontières et de leur externalisation sur les sociétés anciennement colonisées.
S'inscrivant dans une critique du nationalisme méthodologique, cette communication propose de prolonger la pensée d'Abdelmalek Sayad en la mettant en dialogue avec les approches postmigratoires développées récemment en Allemagne, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Elle interroge le double mouvement consistant à « démigrantiser » les migrants et à « migrantiser » l'Europe, comme manière de renverser la philosophie de l'intégration qui a longtemps structuré les politiques migratoires.
À partir d'une enquête multisituée et transnationale portant sur des trajectoires de commerçants entre le Maroc, la France et la Belgique, cette communication mettra en lumière des formes de mobilités invisibles, souvent sous-estimées ou rendues impensables par les cadres dominants de l'analyse migratoire.
Contrairement à ses ouvrages précédents, Lucía Mbomío adopte avec Tierra de la Luz (2024) une perspective structurelle et matérielle. Le roman documente avec réalisme le quotidien des travailleurs agricoles dans les serres du sud de l'Espagne, mettant en exergue l'impact environnemental d'un modèle productiviste à haut rendement — où les saisonniers, majoritairement d'origine africaine et en situation irrégulière, constituent une main-d'œuvre structurellement précarisée.
À travers le parcours de Ngolo, jeune Équato-guinéenne habitée par des aspirations artistiques, le récit lie les trajectoires individuelles aux dynamiques mondiales de migration. Mon analyse propose une lecture intersectionnelle des rapports de domination dans le secteur agroalimentaire, où la condition de personnel essentiel se heurte violemment aux frontières de la citoyenneté.
Comment le mythe du retour, analysé par Sayad comme l'une des illusions constitutives de la condition immigrée, se recompose-t-il dans le cas français des familles issues de l'immigration maghrébine, sous la forme contemporaine d'une obsession publique des origines ? Cette communication défend l'hypothèse que le retour attendu ne s'est pas dissous avec l'installation durable de ces familles — il s'est déplacé, reconverti en soupçon porté sur l'origine de leurs descendants.
Nés ici, ceux-ci continuent d'être nommés à partir d'un ailleurs, comme si leur appartenance nationale demeurait toujours incomplète. En ce sens, l'origine fonctionne comme une frontière néocoloniale intérieure, produisant des appartenances nationales durablement conditionnelles.
Cette communication propose de revisiter la notion de « mensonge migratoire » à partir de la pensée de Sayad, en l'inscrivant dans les transformations contemporaines des régimes de mobilité. Alors que la généralisation des réseaux sociaux semble avoir instauré une forme accrue de transparence des expériences migratoires, nos enquêtes de terrain mettent en évidence la persistance de formes de dissimulation et de réélaboration narrative à la suite d'expériences migratoires déçues ou inabouties.
Nous faisons l'hypothèse que ce « mensonge migratoire » se reconfigure au sein d'une véritable économie du désir, où s'entrelacent aspirations à la mobilité, injonctions sociales à la réussite et nécessité de préserver une reconnaissance symbolique. La « schengenisation » ne doit pas être appréhendée uniquement comme un dispositif juridique de contrôle des frontières, mais comme un régime de production de subjectivités et de récits migratoires.
Cette communication analyse la tension engendrée par l'installation d'une frontière, issue de la colonialité, dans les corps des sujets émigrés. Deux entretiens seront étudiés : l'un avec un jeune émigré marocain parcourant la Tunisie et l'Algérie à la recherche d'une entrée possible vers l'Espagne ; l'autre avec un jeune émigré camerounais ayant traversé le désert et s'apprêtant à se confronter à la mer pour atteindre les côtes italiennes.
Le propos vise à montrer quelques contradictions qui traversent les subjectivités des émigrés vivant à la frontière : que reste-t-il du pays de départ et des espaces de transit ? Que pense-t-on du pays que l'on cherche à atteindre, alors même qu'il s'érige en forteresse inhospitalière ?
Largely underrepresented in anglophone migration studies, Sayad's analysis of migration as a fait social total remains analytically powerful for making sense of contemporary African and global mobility. Using ethnographic accounts from fieldwork, this paper draws on his conceptual tools to examine the conditions faced by sub-Saharan migrants in Morocco.
Sayad's concept of double absence remains especially generative as it reconfigures migration as a structural position produced through the combined effects of the society of origin, the host society, and the migrants themselves. Reading Sayad against South-South migration corridors, his conceptual tools take on a distributed form — national fundamentalism and racialization can be analyzed across multiple sites, multiplying spaces of non-belonging along transit routes.
Le propos visera à mettre en évidence les opérations de désignation de l'ennemi intérieur et de territorialisation de la menace, spécifiquement localisée dans les « quartiers populaires », lieux de concentration des populations immigrées et issues de l'immigration. Nous montrerons que la « radicalisation » sert d'opérateur, dans le discours politique, au glissement du registre de l'adversaire politique à celui de l'ennemi voire du terroriste.
Cette étude s'appuie sur une analyse systématique des discours politiques de 1980 à nos jours afin de souligner l'inflexion notable du vocabulaire de la radicalisation entre 2003 et 2008, puis à partir de 2012 où il est employé pour désigner l'« ennemi intérieur ».
À partir d'un matériau empirique recueilli dans le cadre d'une enquête ethnographique menée sur plusieurs années à Bruxelles, cette intervention propose une comparaison entre deux trajectoires issues des mêmes quartiers populaires : Ahmed et Farid. Socialement proches, exposés à des stigmates et à des assignations similaires, ils connaissent pourtant des bifurcations très différentes — l'un vers l'engagement violent, l'autre vers des formes de prise de parole, d'entraide et de documentation.
Leur mise en regard permet d'interroger la manière dont un même appareil sécuritaire, dans un contexte marqué par l'intensification des logiques de suspicion au lendemain des attentats de 2015–2016, tend à homogénéiser des parcours pourtant dissemblables en les inscrivant dans une même cartographie du soupçon.
À partir du postulat sayadien — « Penser l'immigration c'est penser l'État » —, cette recherche étudie la représentation médiatique des candidats marocains à l'émigration irrégulière ainsi que des travailleurs immigrés au Maroc, originaires d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale. Ces deux « catégories » souffrent d'une double invisibilité — en écho à Sayad, d'une double absence médiatique.
La recherche s'achève par l'exemple d'une « médiatisation par le bas » portée par les familles de migrants marocains disparus sur les routes et en mer, qui contribuent ainsi à une forme d'« art de la résistance ».